lundi 30 juillet 2007

"Orgue à parfum" dans une boite russe de Bilibin


Cette boite en bois reposait sur un grand secrétaire russe en acajou dans le bureau de mon grand-père dans notre maison de Thorenc. Elle contenait les cartes à jouer pour tous les enfants de la famille.

Elle me semblait particulièrement intéressante par ses motifs et représentations, hors des conventions européennes. Avec une certaine complexité dans les illustrations, dans l'execution des gravures ou de la sculpture du bois tendre.

Dix ans plus tard, au fil de lectures diverses sur la Russie, je découvrais que cette boite reprenait quelques illustrations du grand dessinateur Ivan Yakovlevich Bilibin (Иван Яковлевич Билибин) (August 16, 1876-February 7, 1942).

Sur cette deuxième photo, on appréhende le talent de l'illustrateur qui fut fortement influencé par la tradition russe, les anciennes architectures en bois et les paysages avec une sensibilité japonaise. Il y représente les vieilles forêts de Russie, les montagnes, les lacs, avec des personnages légendaires.


L'artiste commence à illustrer différents ouvrages pour enfants en 1899 qui sont encore édités aujourd'hui. Dans la famille, je me souviens de différentes lithographies en grand format sans doute de la main de Bilibin, accompagnées par des textes en russe.

Dans cette deuxième photo, on peux observer une scène de village avec différents personnages portant les vêtements liés à la tradition et au folklore russe. A travers la porte de la ferme fortifiée, j'aime beaucoup la perspective qui offre une vue sur le dôme d'une église et les premières maisons d'un autre village.


La boite offre des illustrations sur ces 4 côtés. Je trouve ces petits paysages tout à fait évocateurs d'un côté de la steppe ou de la toundra avec quelques cavaliers. Les motifs et bordures soulignent également les premiers pas de l'Art Nouveau en Russie autour des années 1900. Bilibin encadrait ainsi ces illustrations de ces nouveaux motifs innovants.

De l'autre côté de la boite, la vue représentée pourrait presque être l'oeuvre d'un impressioniste, soulignant la douceur du paysage. Ces compositions ne manquent pas de virtuosité et s'inscrivent avec talent dans une forme suggérant le dôme émoussé d'une église orthodoxe.

Les cartes à jouer ont été remplacées par des petits flacons d'absolu contenant même sous forme de résine séchée encore quelques restes de leurs trésors olfactifs. Chaque fois que la boite est ouverte s'échappent les effluves extraordinaire d'un autre temps, suave, capiteux, délicat, sucré... C'est un peu comme une boite aux souvenirs. Ceux d'une autre époque, de cette famille Brocard, parfumeur en Russie. C'est celle aussi qui symbolise en toute discrétion l'orgue à parfum du nez, de l'inventeur, porte ouverte vers les créations les plus subtiles, dont Henri Brocard fut un des membres éminents.

Reste un mystère pour cette boite. Tout à fait par hasard, je trouvais dans un livre russe un calque représentant exactement les motifs qui y sont dessinés.
S'agit-il d'une reproduction d'une lithographie représentée dans un livre ?
Comment celle-ci a-t-elle été éxécuté avec autant de talents, en gravure peinte, teintée, sur le bois de cet objet ? Se pourrait-il qu'Henri Brocard ait commandé à un artisan cet exécution, bien introduit comme il l'était dans la communauté des artistes russes à Moscou ? Il n'y aura pas de réponse. C'est souvent mieux comme cela. On peut toujours continuer à laisser la place à l'imagination et au rêve.

lundi 23 juillet 2007

Elle traverse l'Europe avant l'invention du train

© Family Brocard.
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Dans ce jardin d'une datcha de la famille Brocard, tranquillement assise sur ce banc de bois brut, ourlé de fonte, se repose un instant tante Mina Koch. Le visage de cette femme volontaire est admirable dans ses traits où se lisent autorité, compassion et générosité. Ses bras dessinent comme les arceaux d'un berceau où tous les enfants Brocard ont été bercés et élevés au fil de sa vie.

Le jeu de composition souhaité par le photographe ne manque pas d'intérêt. Bien que néophyte en la matière je reste séduit par l'habilité des mouvements horizontaux suggérés par le banc, verticaux par les arbres au fond qui posent l'ensemble. Le personnage volontairement au centre répond par les teintes à la boule miroir en arrière plan et suggère de façon implicite le parcours de cette femme, tout ce qu'elle a pu voir, défiler, accompagner au cours des années, comme s'il s'agissait du reflet de sa propre mémoire.

Les arbres comme dans une fine brume en arrière plan soulignent comme les contes Russes et autres petites histoires fantastiques que cette dame devait raconter aux enfants au couché.
Tante Mina Koch faisait partie de la famille. C'était une aventurière.

Originaire de Saxe en Allemagne, elle voyage en Europe avant les voies de chemin de fer vers 1827.
En tant que jeune fille elle rejoint sa soeur (épouse de Mr Heinrichs) aux îles Solovetski. Monsieur Heinrichs y occupe le métier étrange de naturalise des ours blancs.
Quelques années plus tard elle les quitte pour rejoindre sa nièce Charlotte Raway, fille de Caroline Koch. Et elle va l'aider tout au long de sa vie dans la gestion de la maison, et de l'accompagnement des enfants. 

Elle s'est éteinte en 1897, quelques années avant Henri Brocard. Je ne sais si aujourd'hui quelqu'un pense à elle. Il faudra sans doute remercier Eugénie Ferrand (fille d'Henri Brocard) qui indiquait en trois lignes quelques légendes autour d'une photo. Et internet prolongera ainsi la mémoire de cette mademoiselle remarquable.